retour à la page précédente S C U L P T U R E S D E G L O R I E
par Edmond Radar in "Cahier des Arts"
par Anne Surèges in "Femmes d'Aujourd'hui"
R A Y M O N D G L O R I E
La sculpture de Glorie est modelée par larges plans déroulant, avec la succession des profils, des plages mouvantes. Le moindre déplacement autour de la stèle fait se succéder des profils nouveaux, infiniment sensibles, secrètement composés avec les autres, créateurs, toujours, de cadence. Les accidents de l'ambiance s'effacent en la présence, précieusement calculée, des volumes émergeant dans la lumière. Les blocs, distribués en pans unis et tranquilles, ramènent le jour à la simplicité de l'aube. La chose sculptée ne se distingue pas d'une autre, apparemment, mais c'est pour surprendre, dans la négligence ordinaire de l'attention, en nous mettant en relation avec les lois de gravitation d'espace et de temps, où nous nous découvrons nous-mêmes. Il y a, dans une telle sculpture, un refus du bruit et du tumulte qui surprend. La forme se recueille et propose ce recueillement à la lumière qui la révèle. En elle, matière et lumière inaugurentca leur rencontre. Aucune fête encore, mais le pressentiment d'une conjonction sublime; un salut plein de retenue. La nuit a dénoué les forces sauvages de Dionysos, elles gisent maintenant dans le sommeil brutal de la pierre, mais voici les premières atteintes de Phoibos Apollon. Quelque chose comme une rencontre d'astres, des Nombres bienveillants. N'être qu'un bloc de pierre muette. Prendre conscience de la lumière comme d'un affleurement au seuil de soi-même, comme un murmure du monde dans la naissance du matin. Déchiffrer progressivement la sensation silencieuse, liaison symphonique, perception d'une dispensation de forces infiniment renouvelées. Approcher la source de tous les rythmes. Célébration du mystère du monde convoquant une nouvelle fois à l'existence. "Tempo era dal principio Ciel matino; e il sol montave su con quelle stelle ch' eran con lui, quando l'amor divino mosse da prima quelle cose belle" "C'était aux premières heures du matin et le soleil montait avec ces étoiles qui l'accompagnaient quand l'amour divin mit à l'origine ces belles choses en mouvement", (Dante, l'Enfer, chant l, vers 37-40) Une telle sculpture requiert de son auteur le sentiment de la composition, et c'est, en effet, ce qui définit extérieurement le talent de Glorie. Une analyse, qui s'arrêterait au commentaire technique, restituerait exemplairement les jeux rythmiques des volumes et des surfaces dans les sculptures de Glorie. Tout son art s'y tient. S'y enferme. De là une expression réduisant l'objet sculpté à une totalité spatiale contractant toutes les possibilités créatrices. Les Egyptiens du Moyen-Empire, les Olmèques du Mexique, les Grecs archaïques, les sculpteurs romans sont ici de prestigieux intercesseurs : dans l'éveil inépuisablement renouvelé du revêtement lumineux, leurs pierres calmes et abruptes retiennent les plus hautes puissances - celles des hommes et des civilisations à venir, et, au-dessus de tout, quelque chose comme une expérience d'éternité. Glorie avoue expressément cette dernière expérience; le dépouillement de ses formes, sa recherche écartée. son style insoucieux des modes sont autant d'engagements qui authentifient cette approche. Faut-il marquer ce qu'elle a d'insolite en ce siècle incertain? Ce qu'elle entraîne de sûreté dans l'inspiration, de sérieux, dans le travail? Dans un univers en genèse, où des énergies inouïes explosent sans cesse, l'univers humain paraît menacé, nié, écrasé; cependant il persiste, c'est donc qu'il est l'objet d'une alliance. Une des vocations de la sculpture est de dénoncer cette alliance dans la richesse, décevante pour la raison, de la sensation. Encore faut-il qu'une telle sculpture demeure une expérience éperdue. Chaque fois que Glorie recourt à la matière, trop prompte à la main, des plâtres vernissés simulant le bronze, son style perd quelque chose de la force, de la signification, de la présence dont il est le véhicule. Le style sculptural de Glorie est destiné à se prendre aux matières les plus compactes et les plus sourdes. Ce n'est pas atteindre à la figuration qui importe, mais donner une signification à la pierre qui s'y refuse. Respecter ce refus est essentiel à l'autorité du geste inscripteur. Le modelé de Phidias ne couvre pas toute la surface de la frise, des vides absolus, des plans nus, séparent chacune de ses figurations, et celles-ci se détachent par instant seulement pour exalter un rythme majeur, qui ne concerne plus les silhouettes sculptées, mais la paroi de pierre, mais le temple, mais la colline, mais l'horizon entier et le bouclier terrestre. La sculpture est, par privilège, élucidation des supports sensibles et physiques de la conscience. En présence de l'œuvre de Glorie, nous sommes contraints d'exister sur un mode plus attentif; nous nous découvrons avec le monde des relations nouvelles, insolites, pleines de vertus cachées, annonciatrices d'accords plus profonds et plus riches. Mais tandis que l'analyse intellectuelle tarit les sources sensibles de l'approche initiale, l'œuvre sculptée dénonce l'intelligible sous les espèces primitives du roc.
Le soubassement de la maison, c'est son domaine. Il y a là un grand atelier rempli de lumière grise, une salle d'exposition, un corridor où s'alignent encore d'autres sculptures. Œuvres singulières, mi-formes humaines, mi-formes tout court, comme enveloppées d'un fin voile, immobiles en un geste de profonde et discrète signification. Raymond Glorie explique gentiment, patiemment, ce qu'il a sans doute déjà dû expliquer des dizaines de fois, sa façon de réaliser ses œuvres. Comment il les modèle d'abord dans de la terre glaise, puis en fait un moule en plâtre, ou éventuellement une cire perdue, qu'il donne alors à un artisan qui l'exécute en bronze. Il laisse tomber de petites remarques anodines: "Une ligne parfaitement pure est très difficile à réaliser" ou bien "La difficulté d'une sculpture est qu'elle doit pouvoir être vue de tous les côtés. Par exemple, celle-ci: de dos, elle reste belle. Et même si je la renverse, elle a encore la forme harmonieuse d'une sculpture abstraite" "C'est une femme assise dans une sorte de châle, la tête fine, haute et fière. Une autre jeune femme, de bronze noir, marche d'un élan de Victoire, les petits seins dressés." Je demande à Raymond Glorie s'il n'a pas été influencé par l'Afrique: "Plutôt l'Egypte, je crois. La Haute-Egypte, vers les sources du fleuve". J'avais reconnu le port admirable des Soudanaises. Nous allons d'une sculpture à l'autre. Nous échangeons des propos un peu décousus. Sur la difficulté de "regarder" une sculpture. Sur le peu d'intérêt du public: "Je me souviens, dit-il, d'une exposition qui mélangeait peinture et sculpture. Les gens regardaient attentivement les tableaux, et quand ils arrivaient à une statue, ils la "passaient" distraitement, comme si elle n'existait pas. C'est qu'une sculpture n'a pas l'attrait anecdotique, les belles couleurs d'un tableau. Son abord est plus sévère. Les gens ne sont pas habitués, parfois ils se découragent. Ils ne réalisent pas que l'impression qui se dégage d'une sculpture est plus durable, plus profonde. Plus spirituelle et plus élevée" . Entre-temps, nous sommes remontés au rez-de-chaussée. Nous voici dans deux fauteuils qui se font face, dans son bureau tapissé de livres, dont la grande vitre donne sur le jardin roux et gris, aux couleurs de décembre. Pour briser le presque silence qui manque s'établir, je demande à Raymond Glorie s'il a eu des maîtres. Il répond assez évasivement: "J'avais un oncle qui était sculpteur. Très classique et académique. Il se nommait Rau. C'est pourquoi, en ce qui me concerne, cela m'a paru tout normal de choisir ce métier, et cela n'a pas du tout surpris ma famille". Mais un peu plus tard, il m'expliquera que des gens le rapprochent d'un sculpteur animalier français, un certain Pompon, qui est l'auteur d'ours blancs très stylisés qu'on peut voir aux abords du Jardin Zoologique d'Anvers: "Et pour cette raison, jamais je n'ai voulu faire d'animaux. J'aurais eu peur de faire du sous-Pompon !". Il médite un instant, puis s'exclame: "La commande m'amuse. Avec ses directives à respecter, cela a un côté sportif, qui m'intéresse" ... Les clients particuliers deviennent plus rares. Il reste les grandes sociétés. Il a exécuté un groupe célèbre pour Assubel, qui l'a longtemps repris pour sigle ... Dans cette optique pratique, vu la grande simplicité et la pureté de ses formes, ne s'est-il jamais senti l'étoffe d'un "designer", n'a-t-il jamais été tenté de faire des objets? "Vous avez vu quelque chose de juste. A la Cambre, j'étais professeur, non de sculpture, mais de "design". J'ai toujours aimé les formes modernes. mais en fait d'objets, de ma vie je n'en ai jamais fait qu'un seul: une cruche. Parce qu'il en manquait une, chez moi. Je vais vous la chercher". Etrange cruche, qui d'un élan, s'offre. Il la prend par l'anse, d'un seul doigt, et la cruche garde son équilibre. Quand elle est pleine, paraît-il, l'équilibre reste exactement le même: "Mais l'artisanat ne m'a jamais tenté. Pour commercialiser un objet, pour lui trouver des débouchés, je suis très mauvais, je n'ai pas le sens pratique qu'il faut. Ma sculpture est aux confins de l'abstrait, et pourtant elle est à la gloire de la personne humaine". D'où, ses couples enlacés dans une étreinte muette. ses maternités portant au creux du ventre un petit enfant. Ses femmes s'éveillant, s'élançant, rêvant ou endormies, dont on ne sait si elles sont vêtues ou nues. Tout un peuple immobile et fervent, qui évoque la tente et les grands déserts où se lève le vent de sable: "Je n'ai pas de mots pour décrire ce que vous faites, disait une visiteuse à Raymond Glorie en quittant sa dernière exposition. Je sais seulement une chose, c'est que c'est beau". .